NEW YORK : QUAND LA COLÈRE POLITIQUE VIRE AU SPECTACLE DE LA HONTE

NEW YORK : QUAND LA COLÈRE POLITIQUE VIRE AU SPECTACLE DE LA HONTE

Par Joachim Baba Millimouno
Politologue, consultant en gouvernance, politiques publiques et communication institutionnelle

Pendant que le président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, portait avec dignité la voix de la Guinée à la tribune de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, un autre spectacle se jouait à quelques encablures de là, devant l’hôtel abritant la délégation guinéenne.

Un attroupement de compatriotes, visiblement galvanisés et surexcités, a choisi ce moment précis — celui où notre pays s’exprimait devant le concert des nations — pour se livrer à des scènes d’hostilité que rien, dans notre tradition politique la plus élémentaire, ne saurait justifier.

Disons-le sans détour : que des Guinéens, où qu’ils se trouvent, expriment leur désaccord avec la gouvernance de leur pays relève d’un droit fondamental. Aucune œuvre humaine n’est parfaite, et celle du Général Doumbouya n’échappe pas à cette règle. Les critiques sur la gestion du pouvoir, les libertés publiques ou encore le sort réservé à certains opposants méritent d’être entendues, débattues et, le cas échéant, corrigées. Une démocratie mûre ne craint pas la contradiction ; elle s’en nourrit.

Qu’on me comprenne bien : je ne nie ni la réalité des disparitions dénoncées, ni les motifs profonds qui ont poussé une partie de la diaspora à se mobiliser à New York, ni même son droit à manifester. Ce n’est donc pas le fond de leur indignation, ni la légitimité d’un contentieux réel avec le pouvoir de Conakry, que je conteste ici.

Ce que je dénonce, c’est le contexte choisi pour l’exprimer, au moment précis où le Chef de l’État devait se rendre à la tribune de l’ONU ; la méthode employée, qui aurait viré à l’entrave et à la provocation ; ainsi que certains propos d’une hostilité inquiétante que l’on peut entendre dans les vidéos qui circulent depuis et qui, à mes yeux, n’ont plus grand-chose à voir avec une revendication politique.

Mais il y a une différence de nature, et non simplement de degré, entre contester une politique et s’en prendre à la personne du Chef de l’État. Il y a un abîme entre brandir pacifiquement une pancarte devant le siège des Nations unies pour exprimer son désaccord et chercher délibérément à empêcher le président de la République et, avec lui, toute une délégation officielle, symbole de la souveraineté nationale, de quitter son hôtel pour honorer un rendez-vous diplomatique attendu sur la scène internationale.

Le premier geste relève de l’expression citoyenne. Le second peut être perçu comme une atteinte grave à l’institution présidentielle elle-même, quel qu’en soit le titulaire.

Car c’est bien là que le bât blesse. Dans son expression la plus visible, ce n’était pas seulement une critique de politiques publiques que scandaient ces compatriotes en colère. C’était une hostilité dirigée contre l’homme, contre sa personne, dans un déchaînement qui, selon moi, n’honore ni ceux qui s’y sont livrés ni la cause qu’ils prétendent défendre.

On ne construit rien de solide sur la haine d’un individu. On ne sert aucune démocratie en cherchant à humilier, sur une terre étrangère et devant les caméras du monde entier, celui qui, le temps d’un discours, incarnait la Guinée tout entière.

Il n’est un secret pour personne que cette agitation survient dans un contexte particulier, marqué notamment par l’empêchement du principal opposant guinéen de rallier New York et par un appel à la mobilisation lancé par des formations proches de l’opposition en exil.

Que ces compatriotes soient meurtris, en colère ou en profond désaccord avec les choix opérés par les autorités de Conakry, on peut le comprendre. Mais la colère, aussi légitime soit-elle dans son principe, ne dispense pas du discernement. Elle ne doit jamais se transformer en règlement de comptes personnel qui, au final, ne nuit qu’à l’image du pays tout entier : le nôtre, celui que ces mêmes manifestants prétendent aimer.

Qu’on y songe un instant : quelle image renvoyons-nous au monde lorsque des Guinéens, réunis sur le sol américain, manifestent avec virulence contre leur propre Chef d’État au moment même où celui-ci défend, devant l’Assemblée générale des Nations unies, la vision d’une Guinée qui avance, qui bâtit et qui entend conduire son processus électoral ?

Ce contraste est saisissant. Et il ne profite à personne, ni à la Guinée ni, à terme, à ceux qui manifestaient.

Des images largement relayées sur les réseaux sociaux montreraient des manifestants pourchassant un véhicule et projetant des bouteilles, tandis que la police new-yorkaise tentait de contenir la foule devant le Waldorf Astoria, établissement où séjournait la délégation guinéenne.

Si ces scènes doivent être vérifiées et confirmées par des sources indépendantes avant toute affirmation définitive, leur évocation suffit à mesurer le degré de tension auquel peut conduire une colère mal canalisée.

Un attroupement hostile devant un établissement hôtelier de cette envergure, dans l’une des zones les plus surveillées de Manhattan, n’est pas un acte anodin. Il peut exposer ses auteurs à des conséquences judiciaires aux États-Unis, ternir l’image de la communauté guinéenne et, par ricochet, affecter l’image du pays.

Ce n’est pas ainsi que l’on sert la Guinée, même lorsque l’on souhaite qu’elle soit gouvernée autrement.

Qu’on procède, en toute honnêteté intellectuelle, à un exercice de comparaison entre la Guinée d’il y a dix ou quinze ans et celle des cinq dernières années. Qu’on mesure objectivement le chemin parcouru dans les infrastructures, la conduite des politiques publiques et les autres secteurs où des progrès sont revendiqués par les autorités.

Ce bilan, contestable sur certains aspects comme toute action publique, n’autorise en rien le mépris affiché à l’endroit de l’institution présidentielle. Il invite, au contraire, à un débat exigeant, contradictoire et respectueux, et non à des scènes de confrontation devant un hôtel new-yorkais.

La République ne se protège pas seulement par les lois ; elle se protège aussi par la retenue, la dignité et le sens de la mesure de ceux qui la composent, où qu’ils vivent.

Le président de la République, quel que soit le jugement que l’on porte sur son bilan, demeure une institution. Le contester par les urnes, par le débat, par la plume ou par la manifestation pacifique est un droit. Le contester par l’invective, l’intimidation physique ou des comportements susceptibles de provoquer des affrontements constitue, en revanche, une dérive préoccupante qui n’honore ni le débat démocratique ni notre nation.

Puisse cette mésaventure servir de leçon.

La Guinée a besoin de contradicteurs exigeants, de débats solides et de citoyens capables de défendre leurs convictions avec fermeté, mais aussi avec responsabilité et respect.

Joachim Baba Millimouno
Politologue, consultant en gouvernance, politiques publiques et communication institutionnelle

La Rédaction